Léonard de Vinci décodé par Jean Pierre De Rycke Historien d art
Article paru dans l'édition du 02.06.06
LE MONDE | 01.06.06 |
En tant qu'historien de l'art, mon but n'est pas ici de critiquer la valeur littéraire ou cinématographique du Da Vinci Code, mais plutôt de restituer la vérité historique de son protagoniste principal, bien malgré lui, Léonard de Vinci (1452-1519).
- Dans le roman et le film dont on nous rebat les oreilles depuis des mois, il est en effet question de deux peintures majeures du grand Florentin : la célébrissime Joconde, conservée au Louvre, et La Dernière Cène, située dans l'ancien couvent de Santa Maria delle Grazie à Milan. C'est leur interprétation que je voudrais ici contester. Un coup l'on nous dit que la belle Mona Lisa est un homme. Une autre fois que Jean, l'un des apôtres du Christ, est en réalité une femme : "Marie Madeleine"... Façon commode, en ces temps de brouillage de la différenciation sexuelle, de "surfer" sur l'androgynie et l'homosexualité présumées génie de la Renaissance.
- Mais qu'a donc voulu exactement exprimer le peintre ? Pour tenter de reconstituer son intention première, on ne peut que s'en référer aux sources les plus proches de sa période d'activité. Ecoutons donc Vasari (1511-1574), considéré à juste titre comme le père de l'histoire de l'art moderne, et qui est l'auteur d'une Vie de Léonard publiée en 1550. Il n'a pas pu le connaître personnellement, mais a sûrement recueilli de multiples témoignages de personnages qui l'avaient fréquenté directement, à commencer par Michel-Ange (1475-1564), son créateur préféré mais néanmoins grand rival. Vasari donne quelques informations sur la genèse des deux peintures qui nous intéressent.
- La prétendue ambiguïté que certains croient déceler dans le sourire de La Joconde ne serait en fait que le produit bien innocent de l'amusement entretenu par l'artiste chez son modèle, afin de "chasser cet air mélancolique" si fréquent dans les portraits de l'époque, "assombris" par la lassitude de la pose. Quant à La Cène de Milan, qui forme le noeud principal de l'intrigue dans le roman, Vasari nous apprend que Léonard "parvint à y exprimer le soupçon qui s'était emparé des apôtres afin de savoir lequel d'entre eux allait trahir leur Maître", suite à la révélation de ce dernier.
- Le moment précis choisi par le peintre dans son évocation semble inspiré de l'Evangile selon saint Jean qui dit ceci : "Les disciples se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui (Jésus) parlait. Or l'un d'eux (Jean précisément, objet de la controverse) était penché sur la poitrine de Jésus ; c'était celui que Jésus aimait. Simon-Pierre lui fait signe pour lui dire : "Demande-lui donc de qui il parle." (...)" (Jean 13 : 22-24.) C'est cet aparté entre Pierre et Jean que Léonard a voulu représenter. Le visage "efféminé" de Jean, sur lequel on a tant glosé et qui permet à Dan Brown de fonder le "transfert" sexuel de ce personnage vers la figure évangélique de Marie Madeleine, est en réalité conforme à une tradition iconographique clairement établie au XVe siècle florentin. Les artistes prêtent à Jean, le plus jeune des douze Apôtres et le disciple "préféré" du Christ pour sa douceur d'après la tradition biblique, des traits juvéniles et angéliques. C'est notamment le cas dans la Cène d'Andrea del Castagno au couvent de Sant' Apollonia ou dans celle de Domenico Ghirlandaio aux Ognissanti.
- Tout au plus peut-on imaginer que le caractère "asexué" de sa physionomie correspond au voeu esthétique du peintre lui-même, en quête permanente de sublimation de ses modèles ; Vasari nous rappelle, à propos de la tête du Christ, que Léonard "la laissa inachevée, ne pensant pas pouvoir lui donner cet air de divinité céleste qui revient au visage de Jésus". C'est sans doute ainsi qu'il faut comprendre la transcendance que l'artiste cherchait à conférer à tous les objets de son investigation, humains ou matériels, dans un univers recomposé de grâce et de beauté.
- Point de mystérieux symboles érotiques par conséquent ni de transsexualité voilée, mais bien la volonté d'un créateur unique de révéler à sa manière le message eucharistique. Peut-on imaginer un seul instant que les commanditaires de la fresque et les myriades d'admirateurs qui se sont pressés devant elle dès son achèvement soient restés éternellement dupes d'une perversion cachée par un génie mélancolique membre d'une illusoire confrérie secrète ? Surtout si l'on tient compte du fait - avéré par Vasari - que Léonard avait une conception tellement personnelle de la condition humaine qu'elle confinait à l'hérésie, proclamant son indépendance par rapport à toute forme de religion et "se considérant davantage philosophe que chrétien".
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