Avec « Caché », prix de la mise en scène à Cannes, le réalisateur autrichien montre comment le spectateur est manipulé.
Certains films suscitent l'enthousiasme des cinéastes. Ainsi « le Pianiste » de Polanski, ainsi aujourd'hui « Caché », le nouveau film de Michael Haneke : « Ce film, dit-il, contient tous les éléments de mon travail, mais exposés d'une manière moins provocante. De toute façon, je tourne toujours autour de mon propre pot, mes réflexions ne peuvent être que celles du bourgeois intellectuel que je suis. » Un bourgeois intellectuel qui a eu le temps depuis Cannes d'identifier les trois déclencheurs de « Caché » : « En premier, le désir de travailler avec Daniel Auteuil. Ensuite, l'envie de parler de la culpabilité en confrontant un personnage à un acte commis par lui des années auparavant. Que faire de cette culpabilité ? Ce n'est pas parce que le personnage était alors un enfant qu'il se trouve exonéré : les enfants ne sont pas innocents, ils savent quand ils font le mal, même s'ils ne mesurent pas les conséquences de leurs actes. Enfin, troisième déclencheur, un documentaire vu surArte sur les événements d'octobre1961 [de 200 à 300 Algériens massacrés à Paris], et le silence de plus de quarante ans qui a suivi. »
Les personnages de « Caché », présentateur vedette d'une émission littéraire (Daniel Auteuil, parfait), sa femme Juliette Binoche), mais aussi ceux qui paraissent tirer les ficelles d'une terrifiante machination (Maurice Bénichou. étourdissant), se trouvent pris dans l'engrenage angoissant mis au point par le grand horloger Haneke, et le spectateur avec eux. Horloger et manipulateur ? « Comme tout metteur en scène, forcément. Mais mon travail consiste à montrer au spectateur comment il est t manipulé. Tous mes films réfléchissent à cela. Avec, pour celui-ci, une dimension de polar, mais qui rend toujours compte au spectateur de ce qu'il met en œuvre. A ses étudiants viennois, Haneke propose d'analyser les films de grands « propagandistes » de l'histoire du cinéma, Eisenstein et Leni Riefenstahl notamment, mais aussi une production hollywoodienne comme « Air Force One », « de la pure propagande bushienne, à vomir, sous des dehors de film d'action léger, sans importance, de sorte que tout passe sans que le spectateur s'en aperçoive, alors que le réalisateur [l'Allemand Wolfgang Petersen] sait parfaitement ce qu'il fait. » A chaque rencontre avec Michael Haneke, les mêmes traits du personnage surprennent : sa droiture, dont ses films sont l'expression, son exigence, qui le conduit aussi bien à s'exprimer dans un français de plus en plus précis qu'à épuiser ses collaborateurs à propos de ce qu'ils auraient tendance à tenir pour des détails, et enfin son humour, qui commence à peine à poindre dans ses films. Il s'est depuis quelques jours installé à Paris, pour mettre en scène «Don Giovanni » à l'opéra. Et cela lui fait peur : «J'ai fait du théâtre pendant vingt ans, la musique, ça va, mais le temps de préparation est si court... Six semaines de répétitions, ce n'est rien ! Enfin, c'est une aventure, et je n'ai rien à perdre. » La première est prévue pour le 27 janvier, 250e anniversaire de la naissance de Mozart.
PASCAL MÉRIGEAU, Le Nouvel Obs, 29 sept.-5 oct. 2005
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