Articles concernant nos films

Lundi 3 octobre 2005

Avec « Caché », prix de la mise en scène à Cannes, le réalisa­teur autrichien montre comment le spectateur est manipulé.

 

 

 

Certains films suscitent l'enthou­siasme des cinéastes. Ainsi « le Pianiste » de Polanski, ainsi au­jourd'hui « Caché », le nouveau film de Michael Haneke : « Ce film, dit-il, contient tous les éléments de mon travail, mais exposés d'une manière moins provocante. De toute façon, je tourne toujours autour de mon propre pot, mes réflexions ne peuvent être que celles du bour­geois intellectuel que je suis. » Un bourgeois intellectuel qui a eu le temps depuis Cannes d'identifier les trois déclencheurs de « Ca­ché » : « En premier, le désir de travailler avec Daniel Auteuil. Ensuite, l'envie de parler de la culpabilité en confron­tant un personnage à un acte commis par lui des années auparavant. Que faire de cette culpabi­lité ? Ce n'est pas parce que le personnage était alors un enfant qu'il se trouve exonéré : les en­fants ne sont pas inno­cents, ils savent quand ils font le mal, même s'ils ne mesurent pas les conséquences de leurs actes. Enfin, troisième déclencheur, un docu­mentaire vu surArte sur les événements d'octobre1961 [de 200 à 300 Algériens massacrés à Paris], et le silence de plus de quarante ans qui a suivi. »    

Les personnages de « Caché », présentateur vedette d'une émission littéraire (Daniel Auteuil, parfait), sa femme Juliette Binoche), mais aussi ceux qui parais­sent tirer les ficelles d'une terrifiante machina­tion (Maurice Bénichou. étourdissant), se trouvent pris dans l'engrenage angoissant mis au point par le grand horloger Haneke, et le spectateur avec eux. Horloger et manipula­teur ? « Comme tout metteur en scène, forcément. Mais mon travail consiste à montrer au spectateur comment il est t manipulé. Tous mes films réfléchissent à cela. Avec, pour celui-ci, une dimension de polar, mais qui rend toujours compte au spectateur  de ce qu'il met en œuvre. A ses étudiants vien­nois, Haneke propose d'analyser les films de grands « propagandistes » de l'histoire du cinéma, Eisenstein et Leni Riefenstahl notam­ment, mais aussi une production hollywoodienne comme « Air Force One », « de la pure propagande bushienne, à vomir, sous des dehors de film d'action léger, sans importance, de sorte que tout passe sans que le spectateur s'en aperçoive, alors que le réalisateur [l'Allemand Wolfgang Petersen] sait parfaite­ment ce qu'il fait. » A chaque rencontre avec Michael Haneke, les mêmes traits du person­nage surprennent : sa droiture, dont ses films sont l'expression, son exigence, qui le conduit aussi bien à s'exprimer dans un français de plus en plus précis qu'à épui­ser ses collaborateurs à propos de ce qu'ils au­raient tendance à tenir pour des détails, et enfin son humour, qui com­mence à peine à poindre dans ses films. Il s'est depuis quelques jours installé à Paris, pour mettre en scène «Don Giovanni » à l'opéra. Et cela lui fait peur : «J'ai fait du théâtre pendant vingt ans, la musique, ça va, mais le temps de préparation est si court... Six semaines de répétitions, ce n'est rien ! Enfin, c'est une aventure, et je n'ai rien à perdre. » La pre­mière est prévue pour le 27 janvier, 250e anni­versaire de la naissance de Mozart.

 

 

 

PASCAL MÉRIGEAU, Le Nouvel Obs, 29 sept.-5 oct. 2005

Par PASCAL MÉRIGEAU
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Mercredi 5 octobre 2005

 

 

La Croix 04-10-2005 

 

Quand l'image manipule

Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2005, «Caché» de Michaël Haneke est à la fois un film sur l'oubli et une réflexion sur le pouvoir manipulateur des images. Entretien.

 

 

 

« Caché », ou l’énigme irrésolue d’une vidéo menaçante

 

Georges (Daniel Auteuil), journaliste littéraire très médiatique, reçoit des vidéos inquiétantes qui témoignent d’une surveillance constante de son domicile et des allées et venues de sa famille. Inquiet et curieux de découvrir l’auteur de cette intrusion, Georges enquête, seul, la police lui refusant son aide. Ses recherches le mèneront sur la terre de son enfance à laquelle sont liés des événements pénibles qui ont fondé sa vie. Le retour de ces souvenirs douloureux ne sera pas sans effet sur son équilibre familial. Georges craint pour son jeune fils tandis que son épouse (Juliette Binoche), nerveusement éprouvée par l’affaire, s’éloigne de lui. Un film à tiroirs, intrigant.

 

 

 

La Croix : Votre cinéma met en scène la violence ordinaire, dénonce les dérives de la communication, la manipulation des images… Rien de très gai.
Michael Haneke : Je ne peux éviter de parler des choses qui nous touchent tous. Elles sont souvent graves. Le cinéma peut être considéré comme une distraction, c’est d’ailleurs 90 % de la production cinématographique. Mais j’appartiens à la petite communauté de réalisateurs qui se sentent davantage concernés par la vie du monde, les réalités du quotidien et considèrent qu’il est de leur devoir d’artistes de placer au cœur de leur travail des expériences qui peuvent avoir une résonance chez les autres et aider, peut-être, à réfléchir.

LC  : L’intrigue de votre film repose sur la provenance mystérieuse d’une cassette vidéo menaçant la tranquillité d’une famille ainsi que sur la mémoire refoulée du père. Manipulation des images, mémoire et oubli en sont les thèmes forts. Quelle actualité leur trouvez-vous ?
MH  : L’oubli est une chose ambiguë. D’un côté, il est nécessaire. Impossible, au risque de devenir fou, de vivre constamment « sous les yeux » de son passé ! L’oubli a un aspect prophylactique évident. Mais il a aussi un aspect pervers. Quand des choses désagréables sont glissées sous le tapis, elles réapparaissent souvent de manière violente ; ce qui arrive dans Caché. Le subconscient est un abîme… Le film parle des différents aspects de l’oubli : son versant positif, vital, et l’autre, lié à la lâcheté et générateur de violence. Il traite également de sa charge sur l’individu et sur le groupe

Le thème du passé refoulé

 

 

LC  : Votre film revient sur la guerre d’Algérie et titille la mémoire des Français sur le sujet. Vous êtes autrichien, établissez-vous un parallèle, sur ce thème du passé refoulé, avec la période nazie de votre pays ?
MH  : On m’a dit, en effet, qu’il était surprenant qu’un étranger indexe un problème français… Je suis sensible à la question de la mémoire collective ; dans mon pays, je suis confronté à un phénomène assez proche. Certes, il n’y a pas en Autriche de fascisme extrême, mais une façon d’être qui consiste à ignorer ce qui s’est passé, à refuser d’accepter, vis-à-vis de l’Holocauste et de la guerre, une responsabilité aussi grande que celle des Allemands. Les Autrichiens cultivent le sentiment d’avoir été « victimes » du nazisme, aiment croire que leur pays fut « annexé » par Hitler, quitte à oublier qu’il était lui-même autrichien ! C’est naturellement une pensée malsaine. De ce point de vue, mon film n’est pas spécifiquement français : on trouve ces « taches noires » d’un passé mal assumé dans l’histoire de tous les pays ; ce sont des moments particuliers où la culpabilité personnelle rejoint la culpabilité collective.

LC  : La cassette vidéo de votre film sert-elle de prétexte pour interroger la réalité telle que la représentent la télévision et le cinéma ?
MH  : Le monde des médias est artificiel. Le cinéma, bien sûr, mais aussi la télévision que je trouve beaucoup plus dangereuse dans le maniement de la réalité parce que cette fenêtre soi-disant ouverte sur le monde ne permet d’en voir que des images manipulées. Dès qu’on pose une caméra quelque part on manipule. Il n’y a pas moyen de faire autrement ; il faut donc toujours se méfier. Avant la télévision, chacun s’en remettait à sa propre expérience, forcément limitée, mais au moins ressentie, éprouvée. Aujourd’hui chacun pense tout savoir via les télécommunications mais est aussi ignorant qu’auparavant… C’est ce leurre qui est dangereux. La guerre en Irak, par exemple, fut longtemps présentée comme un jeu d’ordinateur qui n’a bien entendu rien à voir avec la réalité, la souffrance des gens, les destructions… Ainsi les thèses les plus pernicieuses finissent par être prises pour des vérités si elles ne sont pas confrontées à l’expérience personnelle. Il faut toujours douter de l’image.

LC  : En faites-vous une exigence morale ?
MH  : Oui. Avant guerre et depuis le XVIIe siècle, la littérature allemande reposait sur une très belle tradition narrative. Le pouvoir nazi s’est appuyé sur cette tradition romanesque pour gagner le peuple à ses thèses. Après guerre, aucun écrivain sérieux n’a pu reprendre le fil du romanesque comme s’il ne s’était rien passé. La littérature est devenue autoréflexive et très critique, en raison de cette expérience. Je pense que le cinéma contemporain est aujourd’hui tenu de réfléchir à cet aspect des choses.

LC  : Caché s’achève sur une fin ouverte… On ne saura jamais qui est l’auteur de cette vidéo troublante. Pourquoi ?
MH  : De même que j’aime semer le trouble chez le spectateur, j’essaie de laisser le film ouvert afin qu’il décide de la fin qu’il souhaite lui donner. Le cinéma doit être un dialogue, un lieu d’échange. Ce qu’on trouve énigmatique dans mon film est en fait la part de liberté que je laisse au spectateur.

Propos recueillis par Geneviève WELCOMME

Michaël Haneke mettra en scène Don Juan de Mozart à l’Opéra-Garnier de Paris à partir de janvier 2006, pour l’ouverture de l’Année Mozart (250 ans de la naissance du musicien).

 

Par Geneviève WELCOMME
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